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les éditions l'oeil d'or

Je ne veux pas être Anastasia de Eugénie Massalsky-Romanovsky - mémoires & miroirs
CHAPITRE I : Vladicaucase

Eugénie MassalskyUne journée radieuse de printemps. La ville noyée sous le soleil. Le sombre édifice du tribunal militaire. Le bureau du juge d’instruction. Au mur un calendrier. Une date : 5 Avril 1921. L’interrogatoire, l’arrestation, l’envoi dans la prison. La traversée de la ville, escortée par trois soldats dans la chaleur soudaine. Une maison en bordure de la ville, aussi blanche et basse que les autres, mais les volets fermés, cloués par des planches. C’était là. Une femme entre deux âges, en vêtements civils, foulard sur la tête, nous fit entrer. Elle avait l’aspect paisible d’une femme du pays. C’était la gardienne : elle signa le papier de prise en charge et m’introduisit dans une cellule sans m’adresser la parole. La porte claqua. Éblouie par le soleil de l’extérieur, je ne distinguais rien. Peu à peu, je vis que je me trouvais dans une grande pièce rectangulaire. En face de la porte d’entrée, le long du mur de la rue, étaient placés les nari. À gauche, deux fenêtres aux vitres très sales, garnies de barbelés, donnaient sur la cour. Sur les nari, une masse de femmes, couchées ou assises, me dévisageaient. Ne sachant que faire, je dis bonjour, timidement, hésitante, et restais debout. Quelques détenues me répondirent, les autres ne bougèrent même pas.

Je parcourus la cellule du regard, cherchant un coin où m’asseoir, j’étais si fatiguée de ce voyage de Rostov à Vladicaucase, de cet interrogatoire inattendu suivi de cette arrestation. Une peur horrible me tenaillait, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Il fallait que je me repose, que je rassemble mes idées, que j’essaye de débrouiller le sens des questions que m’avaient posées le juge d’instruction et la raison réelle de mon arrestation. Le juge m’avait interrogée au sujet du vol commis par Omarissov, mais il s’intéressait surtout à ma naissance, aux raisons de mon entrée dans l’armée rouge et à ce que j’y faisais. J’étais de nouveau rejetée dans mes cauchemars les plus horribles, ceux où des choses atroces pouvaient arriver, atroces et absurdes. Une fois de plus, je sentais que le futur le plus invraisemblable, mais surtout le plus imprévisible s’annonçait être le mien. Je voulais fuir de nouveau, mais où ? Les yeux écarquillés, je continuai à observer ce qui m’entourait : ma vision de cauchemar se précisa et plus je regardais autour de moi, plus j’en distinguais les inquiétants détails.

Quelques femmes sont à moitié nues, le corps couvert de marques rouges, d’égratignures, de plaies ouvertes aux aisselles. Elles se grattent sans arrêt. L’une d’elles, jambes écartées, s’efforce de nettoyer une plaie sanglante à l’aine, crachant sur un chiffon sale, le visage crispé de douleur. Toutes, sauf deux ou trois, ne sont plus que des loques humaines. Les nari sont noirs de crasse, les murs affreusement tachés de parasites écrasés. Un énorme seau, près de la porte, répand une odeur infecte. La tête me tourne lorsque l’une des femmes installées sur les nari m’interpelle : "Hé, toi, soldat, t’es au service de quoi ? Pourquoi tu restes debout ? Viens, tu dois être fatiguée, t’as la gueule toute blanche. Allez, viens ! Reconnaissante, je me dirige vers son groupe et me laisse tomber au milieu d’elles, celle qui vient de parler me tend une cigarette : “Tiens, tu m’en laissera la moitié, ici on n’est pas riche en tabac. Pourquoi qu’on t’a mise au frais, et d’où sors-tu cet uniforme ? T’étais dans l’armée ?
- Oui, j’étais la femme, si on peut dire, d’un des chefs. Je ne sais pas pourquoi on m’a arrêtée.” Je lui tends la cigarette, mais elle repousse ma main : "Finis-la. Alors tu n’sais rien, ni quoi ni pourquoi ? C’est la première fois que t’es en prison ?
- Oui.
- T’as dû quand même faire quelque chose pour devenir pensionnaire de ces lieux bénis ?