La
plupart des gens ne connaissent pas le temple d’art de Meudon que
le maître sculpteur, Auguste Rodin, a fait édifier auprès
de sa demeure. Le temple est situé au sommet d’une colline,
et la vue embrasse un des plus beaux points de vue des environs de Paris.
Le panorama que l’on a de l’observatoire de Flammarion, à
Juvisy, m’a impressionnée, on le sait. Pourtant, la vue que
l’on a de Meudon, tout en étant moins grandiose, touche chez
moi des cordes plus sensibles. Juvisy impressionne par son atmosphère
de grandeur, par son calme, par l’évocation de son passé.
À Meudon, au contraire, tout emble aspirer à une vie nouvelle,
à des temps nouveaux. On se sent bondir, comme le chien qui vous
précède chez le maître de céans, et l’on
se demande ce que sera l’avenir.
C’est l’impression
que l’on ressent lorsqu’on franchit la grille, après
avoir cheminé le long d’une avenue peu large et bordée
d’arbres nouvellement plantés. On arrive à une barrière,
une très vulgaire barrière, qui ne ferme rien et n’est
là, je pense, uniquement pour empêcher les animaux errants
d’entrer et ceux de la maison de sortir. Dès que vous tirez
la chaîne, qui fait tinter une cloche dans le lointain, un chien
surgit gaiement de la maison et vous fait le plus joyeux accueil. Puis
Rodin, à son tour, apparaît. Et dans ce corps un peu lourd,
dans ce visage un peu massif, une grande bienveillance très simple,
une grande douceur paraissent. Sa voix, ses pas, ses gestes sont infiniment
doux. Tout est doux.
Il vous reçoit les deux mains
tendues, très simplement, avec un bon sourire. Parfois, un mouvement
des yeux, quelques mots auxquels vous ne prêtez pas grande attention
pourraient vous indiquer que le moment n’est peut-être pas
tout à fait bien choisi, mais la bonhomie naturelle reprend le
dessus. Il se place à côté de vous et vous montre
le chemin qui conduit en haut de la colline. Le panorama apparaît
de façon tellement inattendue que l’on s’arrête
pour mieux admirer. Le temple est à droite, la vue s’étend
à vos pieds et si vous tournez votre regard vers la gauche, vous
découvrez une véritable forêt d’arbres séculaires.
Nous regardons alors Rodin. Il se dilate silencieusement en admirant
le paysage. Il regarde tout d’un tel air de tendresse que l’on
sent qu’il est passionnément attaché à ce
coin de terre. Son temple aussi est merveilleux, si merveilleux que
cet accessoire ne tarde pas à devenir le centre du paysage. C’est
le refuge de "l’uvre".
Rodin poussa lentement la porte
du temple puis, d’une voix douce, il nous dit d’entrer.
Là, vraiment, le silence était d’or. Que valent
les mots ? Nous savons que nous sommes impuissants à exprimer
par des mots des sensations si nous ne les avons profondément
ressenties au préalable. C’est à Meudon qu’il
faut voir Rodin pour l’apprécier à sa juste valeur.
Il faut voir l’homme, le cadre et l’uvre, dans leur
grand ensemble, pour en comprendre l’envergure et la profondeur.
La visite dont je parle eut lieu au mois d’avril 1902. J’avais
amené avec moi un savant &endash; mort tragiquement depuis,
écrasé par une voiture &endash; et sa femme, non moins
savante que lui. Ils n’étaient jamais venus à Meudon
et ne connaissaient pas Rodin. Ils étaient aussi simples que
le maître lui-même. Lorsque j’eus fait les présentations,
ils n’échangèrent pas une parole. Ils se serrèrent
la main, se regardèrent, puis au moment du départ se serrèrent
la main à nouveau, très longuement, et ce fut tout. Non,
ce ne fut pas tout. Dans le regard qu’ils échangèrent,
il y eut un monde d’intelligence, d’appréciation,
de compréhension. Rodin, avec sa stature si particulière,
sa longue barbe et ses yeux au regard si droit, était égalé
en simplicité par le mari et la femme. Le mari, châtain,
long et sec, la femme, petite et blonde, avaient tous deux, au même
degré, l’unique désir de passer inaperçus.
Dans le temple, ce fut le silence,
un silence profond, admiratif, religieux presque, dont je voudrais pouvoir
reproduire l’effet. Rodin nous conduisit à une uvre
qu’il affectionnait particulièrement. Immobiles, muets,
les deux visiteurs contemplaient le chef-d’uvre qui était
devant eux. Rodin à son tour les regardait, caressant le marbre,
attendant de leur part un signe d’approbation ou de compréhension,
un mot, un regard, un geste de la tête ou de la main. D’uvre
en uvre, de pièce en pièce &endash; car il y a trois
ateliers dans le temple de Rodin &endash; nous poursuivîmes,
longuement, lentement, notre pèlerinage d’art qui prenait,
dans le silence, des allures de communion. Durant les deux heures passées
dans le temple, il n’y eut guère plus de dix paroles prononcées.
Lorsque la visite des trois ateliers fut terminée, un monsieur
et une dame, traversant le jardin, vinrent à nous et Rodin nous
nomma très simplement M. et Mme Carrière, le grand peintre
et sa femme. Le couple était aussi dépourvus d’ostentation
que Rodin lui-même ou que le ménage des savants qui m’accompagnaient.
Nous partîmes.
Dans la voiture qui nous ramenait,
je demandai à mes amis s’ils pouvaient décrire leurs
impressions, leurs sensations. Ils répondirent par la négative.
Mais sur leur visage, il y avait un reflet de grande joie : je sus qu’ils
avaient apprécié et compris Rodin. Ces deux êtres
sont connus de l’univers entier. Ce sont les plus grands chimistes
de notre époque, les égaux du grand Berthelot. Depuis
lors, le mari, tout comme Berthelot a été conduit à
sa dernière demeure, et la femme continue l’action commune.
Je donnerais beaucoup, pour pouvoir dire l’admiration que j’ai
pour elle, mais, par déférence pour son désir de
simplicité et d’effacement, je ne dois même pas la
nommer.
En ce qui me regarde, personnellement,
je puis dire que Rodin est, avec le maître Anatole France, un
des hommes qui, en France, m’ont le plus impressionnée.
Anatole France a bien voulu dire de moi, en tête de ce volume
&endash; et je lui en conserve une infinie gratitude &endash; des
choses exquises et infiniment trop élogieuses. J’en suis
très fière. Je ne suis pas moins fière de l’opinion
de Rodin. Cette opinion, je l’ai trouvée dans une lettre
que le grand sculpteur a écrite, le 19 janvier 1908, à
une de mes amies. Et ce n’est point par vanité que je la
reproduis ici, mais pour la simplicité de sa forme et aussi en
connaissance de la grande joie qu’elle m’a causée
: "Mme Loïe Fuller, que j’admire depuis tant d’années,
est, pour moi, une femme de génie, avec toutes les ressources
du talent. Toutes les villes où elle est passée et Paris
lui sont redevables des émotions les plus pures ; elle a réveillé
la superbe antiquité en montrant des Tanagras en action. Son
talent sera toujours imité, maintenant, et sa création
sera reprise, toujours, car elle a recréé et des effets
et de la lumière, et de la mise en scène, toutes choses
qui seront étudiées, et dont j’ai compris la valeur
initiale. Elle a même su nous faire connaître l’Extrême-Orient
par ses choix éclairés. Je suis bien au-dessous de ce
que je devrais dire de cette grande figure, ma parole est peu préparée
pour cela, mais mon cur d’artiste lui est reconnaissant."
Moins certes que je ne le suis moi-même à l’homme
qui a écrit ces lignes.
Mais je suis heureuse, surtout,
d’avoir pu réunir, dans une même page, les noms de
deux maîtres de la forme, qui m’ont profondément
émue et que je vénère affectueusement dans le fond
de mon cur.